L’Histoire. Un concept maintes fois défini et remanié, incluant et excluant alternativement du grand récit du Tout l’humanité puis son milieu, son monde. Au gré des intérêts de ceux qui la pratiquent, elle a été réorientée, cherchant à construire un récit du vrai en étudiant les petites choses et les grandes, les mouvements et les circulations, les régnants et les marginaux. Chaque élément de notre existence a fini par devenir, d’une manière ou d’une autre, sujet de l’Histoire. Chaque personne, chaque lieu, chaque moment, chaque parcelle de connaissance jamais produite a été décortiquée et réassemblée en un récit protéiforme de l’histoire de l’humanité, et de son monde
En l’an 2039, ni l’un ni l’autre ne sont plus des sujets de l’Histoire. Car l’Histoire n’existe plus.
Vingt ans plus tôt faisait rage la pire crise que l’humanité avait jamais connu. Ceux qui prêchaient pour un front commun de toutes les nations du monde contre la menace salvatrice eurent la satisfaction de voir les egos mis de côté pour la toute première fois. En apparence, du moins. Combattre les ravages matériels par la puissance de l’esprit avait toujours été le dernier recours de la race humaine, son instrument le plus puissant. Mais l’esprit meurtri du dernier siècle de l’Histoire n’était plus capable des mêmes prodiges. L’humanité avait perdu sa faculté à imaginer. Seules demeuraient les idéaux rassurants et poussiéreux, plus anciens que l’Histoire elle-même, mais aisément corruptibles. Des illusions réconfortantes, fantômes défectueux d’un temps révolu. Ce qui devait alors survenir fut prédit par les savants, les auteurs, tous ceux qui ne s’étaient pas encore perdus dans les labyrinthes de l’ignorance. Déjà, plus personne ne les écoutait.
L’humanité eut recours à la démocratie pour affronter la crise, dans sa forme la plus élémentaire et la plus intelligible par l’esprit appauvri des masses. Les représentants encore légitimes des dernières superpuissances organisèrent l’élection d’une assemblée mondiale, dans laquelle chaque homme et chaque femme devait se retrouver. Un faisceau de lumière auquel se raccrocher en des temps trop sombres pour que demeure l’esprit. Alors l’individu s’abandonna à quiconque lui promettrait un peu de lumière. Ainsi mourut la démocratie : dans sa propre apothéose. Parvenus au pouvoir par quelque manipulation assez subtile pour échapper à l’œil de ceux qui se contentaient d’espérer, c’est sous les clameurs du monde entier que les anciens puissants récupérèrent leur trône, sous les traits du Parti de la Gouvernance Mondiale. Monarques éternels et anciennes dynasties régnantes, empereurs déchus comme oppresseurs modernes ; tous y trouvèrent leur compte et récupérèrent leurs droits sur un monde au bord de la ruine. Mais la crise avait changé leurs perspectives. Le statu quo si cher à ces élites, n’était plus à l’ordre du jour. L’heure était au changement.
Le 26 mai de l’an 2020, cent-quarante-sept des nations du monde se soumirent à cette autorité nouvelle et ratifièrent la constitution mondiale. Une fois encore, les masses avaient offert à leurs dirigeants les instruments de leur propre sujétion. Or cette fois, elles en étaient devenu les exécutants les plus intraitables. C’est avec le soutien des foules qu’on abolit les frontières, destitua les chefs d’État, et interdit les symboles nationaux. Chacun était désormais citoyen du monde, doté des mêmes droits, et surtout affublé des mêmes devoirs. Les drapeaux furent brûlés, les élections nationales proscrites par le nouveau Code des lois mondiales, et les nostalgiques de ce qu’on appelait déjà l’ancien système étaient moqués, si ce n’est pire. Les institutions d’avant-crise avaient perdu leur légitimité centenaire, l’heure était au renouveau, même si tous n’étaient pas en mesure de l’accepter.
Le monde occidental, familier de sa position d’auteur quasi- exclusif de l’histoire du monde, se trouvait à présent forcé de résister. Les anciens civilisateurs, ceux que l’on appelait autrefois les modernes étaient moqués, dépréciés pour leur refus de se joindre à la marche du monde. Dépassée au cours de la première année par ce qui était en train de devenir un véritable empire, l’alliance des anciennes puissances concéda aux nouveaux venus le contrôle des armées otaniennes et l’instauration d’une monnaie unique calquée sur l’euro. Déjà, l’Occident avait failli.
Résister ou se soumettre. Tel était l’ultimatum envoyé par le Conseil mondial, dénomination administrative de cette dernière humanité, à l’ancien nouveau monde qui avait échoué à se maintenir au sommet. S’ensuivit une campagne de sept jours, au terme de laquelle les derniers espoirs de résistance s’évanouirent, sous un tonnerre d’applaudissements. Un quart de millénaire d’histoire, balayé par le revers d’une main toute-puissante. Longtemps, le plus moderne des empires avait porté en lui les germes de sa propre destruction, et de celle des autres. Arrivée à terme, l’éclosion de ce néo-monde n’était que la conséquence lointaine de la démesure de l’ancien. Cette démonstration de force poussa les dernières nations récalcitrantes à abandonner leur indépendance. À l’expiration de l’année de sursis accordée généreusement par ses nouveaux maîtres, le Vieux Continent, dernier vestige de l’ancien système, se soumit à son tour.
Au 1er janvier de l’an 2023, l’Histoire était morte, et avec elle la liberté. Seul demeurait un récit adéquatement distordu, alors que grandissait la première génération à côtoyer ce nouveau monde, au crépuscule de l’humanité.

